Transférer le pouvoir pour catalyser les mouvements: un parcours d’octroi de subventions inclusif

décembre 15, 2021
Transférer le pouvoir. Ces mots sont au cœur de la vision et de la raison d’être du Fonds Égalité. Tous les jours, les mouvements féministes relèvent d’importants défis touchant l’ensemble de la planète. Tous les jours, ils mettent au point des solutions durables et évolutives pour s’attaquer aux enjeux en apparence insurmontables, tels que l’inégalité, le changement climatique et le conflit.  

Or, il s’avère également que les approches traditionnelles à la philanthropie et au développement freinent d’emblée ce potentiel en reléguant l’argent et le pouvoir au « sommet ». Les organismes féministes se retrouvent alors privés de ressources et de toutes possibilités d’actions qui leur reviennent et qui pourraient servir à ériger un avenir qui saurait profiter à tout le monde. 

Ce blogue détaille les principaux domaines d’activités liées à l’octroi de subventions inclusif du Fonds Égalité :

  • Le parcours vers l’octroi de subventions inclusif
  • Les échéanciers
  • Les cinq points essentiels à retenir

Par sa conception même, le Fonds Égalité remet en question le statu quo. Il s’agit en fait d’une promesse collective de déblocage de capital destiné à libérer la pleine puissance des mouvements féministes. Ensemble, nous réimaginons ces anciennes approches à la philanthropie, à l’investissement et au financement public en proposant un modèle qui transfère les ressources durables et évolutives aux mains des mouvements féministes, et ce, sur des générations à venir. 

Il reste que le transfert de pouvoir ne passe pas exclusivement par les subventions. Pour y arriver, il est essentiel de réviser comment les mouvements sont outillés, et comment il est possible de perturber les pratiques coloniales et patriarcales qui continuent d’être si profondément enracinées dans ce domaine. Pour ce faire, il faut passer des mots aux gestes, il faut expérimenter et créer conjointement de nouvelles approches à la gouvernance et aux pratiques subventionnaires. Et, quoiqu’il reste encore beaucoup à découvrir, le Fonds Égalité veut honorer cet engagement et partager ses apprentissages tout au long du processus. 

Octroi de subventions inclusif

Le Fonds Égalité a d’abord été imaginé puis fondé avec un objectif bien précis : honorer une conviction profonde et un engagement envers la solidarité, la responsabilité et la transparence auprès des mouvements. Dès ses débuts, il a bénéficié de la collaboration de l’Association pour les droits des femmes dans le développement (AWID) afin de pouvoir consulter les activistes féministes aux quatre coins du monde. 

Dans Grands espoirs et fortes attentes : recommandations du mouvement féministe au Fonds Égalité, un rapport publié par l’AWID, les mouvements féministes ont souligné l’importance d’un octroi de subventions inclusif qui vise à placer les décisions de financement dans les mains des communautés tant par principe que par souci d’efficacité. On trouve écho à ces propositions dans de nombreux échanges au Canada dans lesquels on souligne : « l’importance d’abandonner les pratiques ethnocentriques et impérialistes en vertu desquelles des bailleurs de fonds et des experts de l’hémisphère Nord imposaient des solutions discutables à des pays ou à des communautés depuis longtemps désavantagés et dépendants de l’aide des bailleurs de fonds. » Dès le début, fort de ces conversations et soucieux d’y répondre, le Fonds Égalité décide d’utiliser une stratégie éclairée par la communauté pour garantir que le transfert de pouvoir se fasse de façon à soutenir un mouvement mondial de philanthropie et de financement décolonisés. 

Il a fallu huit mois pour concevoir et mettre en œuvre un processus éclairé par la communauté permettant de prendre des décisions participatives quant à l’octroi des subventions de Catalyser, le tout premier programme de subventions du Fonds Égalité. Par le biais d’un partenariat dynamique entre le Fonds Égalité et le Fonds africain pour le développement de la femme (AWDF), l’AWDF a mené l’appel à propositions lancé partout sur le continent africain, duquel il a retenu 42 organismes de la base en vue de les financer. Le Fonds Égalité a mené l’appel partout en Asie, dans la région du Pacifique, en Amérique latine, en Europe de l’Est et au Moyen-Orient, retenant 30 nouveaux partenaires bénéficiaires. En tout, 72 demandes d’un montant total de 4 365 632 $ ont été approuvées. Faites connaissance avec les partenaires bénéficiaires ici. 

Pour sélectionner ses 30 nouveaux partenaires bénéficiaires, le Fonds Égalité a travaillé avec un Comité consultatif mondial (CCM) composé de dix leaders féministes qui ont orienté le processus décisionnel en proposant des recommandations et des conseils en vue de la sélection de la nouvelle cohorte.  

Le document infographique suivant illustre bien les étapes chronologiques du processus. On y détaille la mise en œuvre du premier processus participatif d’octroi de subventions et ses éléments clés, ainsi que les principes nécessaires à sa prestation dans le respect des valeurs féministes du Fonds Égalité. 

Les échéanciers

 

Les cinq points essentiels à retenir

Outre documenter et partager ce processus, le Fonds Égalité souhaite également communiquer certains éléments additionnels afin de transmettre ses expériences vécues, ce que cet exercice lui a apporté et les leçons apprises. Voici les cinq leçons et conclusions principales glanées à la suite d’entretiens menés auprès des membres de l’équipe du Fonds Égalité.  

  1. Les véritables intentions et valeurs d’un fonds se révèlent non par les messages qu’il véhicule, mais bien par la façon dont il finance et par qui il finance.  

Lors de la mise sur pied du Fonds Égalité, l’intention était d’aller au-delà des messages véhiculés de plus en plus fréquemment dans le secteur et d’adopter des mesures concrètes. Il a fallu faire ce que doit et agir avec intégrité et avec intention, tout en tirant des leçons. La philanthropie féministe est un acte politique visant à mettre au défi les notions de pouvoir, de privilèges et de ressources et à les transformer. Plutôt que d’offrir une réponse superficielle ou à court terme, le modèle adopté par le Fonds Égalité a comme objectif d’accueillir cette occasion pour transférer des fonds directement dans les mains de leaders de femmes, de filles, de jeunes, et de personnes non binaires travaillant pour l’égalité, la justice et le changement.

L’une des manifestations les plus importantes de l’engagement du Fonds Égalité est sans contredit la création du Comité consultatif mondial, le CCM, composé de dix leaders féministes d’exception. Ce panel, en collaboration avec la communauté de base, a contribué à assurer que la responsabilisation auprès des mouvements féministes fasse partie intégrante de l’approche adoptée, et ce, dans le respect de l’octroi de subventions inclusif, des stratégies éclairées par la communauté et nos Principes pour le financement féministe

La création du CCM se voulait une expérience enrichissante et non seulement un exercice vide de sens. Le personnel du Fonds Égalité et les membres du comité ont réussi à créer un sentiment d’appartenance et ont appris à se connaître et à s’épauler mutuellement en cette période de crise sans précédent, et ce, malgré des connexions internet parfois instables. Il reste encore des leçons à tirer de cette première ronde, mais les rétroactions partagées par les panélistes et les consultantes ayant participé au processus permettront d’améliorer et de peaufiner l’approche du Fonds Égalité.  

Grâce au CCM, le Fonds Égalité a pu sélectionner 30 groupes divers travaillant des enjeux qui se recoupent tels que la justice raciale, les droits des femmes autochtones et des personnes en situation de travail précaire ou migrant, les besoins des personnes réfugiées et des femmes déplacées, ainsi que la santé et les droits sexuels et génésiques. Découvrez l’ensemble de ces courageux groupes ici.  

  1. L’implication des communautés dans le processus décisionnel ne s’exprime pas de façon binaire, mais s’inscrit plutôt sur un continuum.

Si en principe, l’octroi de subventions participatif gagne en popularité dans le secteur de la philanthropie, il reste que ce modèle suscite encore une certaine incertitude chez les bailleurs de fonds qui se questionnent sur sa mise en œuvre et qui manifestent une certaine hésitation face à son adoption, de peur de commettre une erreur. Au Fonds Égalité, nous avons également ressenti ces mêmes inquiétudes. Mais comme les enjeux étaient trop importants, il était inconcevable de ne pas se lancer, même s’il fallait avancer à petits pas et poursuivre l’apprentissage en temps réel. Catalyser, son tout premier programme d’octroi de subventions, témoigne de l’intention qu’avait le Fonds Égalité de se servir d’une stratégie éclairée par la communauté dans son processus décisionnel. 

La pression exercée pour concrétiser cette intention a été renforcée par le contexte d’urgence de la pandémie. Il a en outre fallu reconnaître les limites imposées par la croissance rapide du Fonds et les besoins organisationnels nécessaires à la gestion de fonds bilatéraux. C’est pourquoi le Fonds Égalité a retenu un modèle de comité consultatif qui lui permettrait d’impliquer la communauté et de profiter de l’expertise collective pour prendre des décisions éclairées dans le respect de ses capacités organisationnelles et d’un délai précis. Les modèles participatifs poussés, tels que ceux utilisés par les organisations sœurs du Fonds Égalité, comme FRIDA, continuent d’être source d’inspiration pour l’avenir. Cela dit, il est clair que l’adoption de ces modèles d’octroi de subventions participatif s’inscrit dans un contexte de parcours qui comprend de nombreuses voies. 

  1. En tant que fonds provenant d’un pays du Nord, ne pas être redevable envers les mouvements des pays du Sud témoignerait d’un échec total.  

Depuis trop longtemps, la philanthropie et le développement mondial ont privilégié des approches axées sur une « solution miracle » promettant un changement au système qui s’opère du sommet à la base. Pourtant, avec toutes les années passées et les milliards dépensés, le changement durable est demeuré inaccessible. Il faudrait plutôt favoriser un dialogue exhaustif avec les communautés et les mouvements et une redevabilité envers eux, envers ces personnes qui sont les plus proches des enjeux à résoudre et qui sont donc les mieux placées pour proposer des solutions. Le Fonds Égalité privilégie une approche éclairée par la communauté et ainsi honore son engagement à fournir un financement autre que ce qui était proposé par le passé, un financement qui respecte et met de l’avant la sagesse des mouvements et des communautés et qui reconnaît leur rôle de catalyseur de changement durable touchant des millions de vies. 

Les mesures de prévention de la COVID-19 telles que les confinements, les interruptions aux voyages internationaux et la distanciation physique ont démontré que le système international, malgré ses ressources et sa taille, n’était pas le mieux placé pour répondre à la crise. Ce sont plutôt les groupes locaux et les mouvements qui ont su répondre aux besoins de leurs communautés. Et ce n’est pas la première fois. En situation de crise, les groupes communautaires, forts des liens déjà tissés, savent exactement avec quelles mesures appuyer leur collectivité. Il est donc logique de faire appel à eux pour éclairer l’octroi de subventions. 

Certaines personnes y verraient là une forme de localisation, mais pour le Fonds Égalité, impliquer les leaders féministes communautaires dans la prise de décision signifie que les solutions dégagées et leurs effets reposent sur les communautés. Au fil du temps, et au fur et à mesure que se bâtie la confiance avec les partenaires, il sera possible de développer une compréhension approfondie des changements en cours et de pouvoir y réagir en temps réel de façon proactive et appropriée. 

  1. Il s’agit là de l’occasion rêvée de reformuler les règles relatives au risque et d’assurer la solidarité avec les mouvements mondiaux. 

Au-delà de la responsabilité fiduciaire du Fonds Égalité, les liens qu’il entretient avec les mouvements féministes l’incitent à pousser sa réflexion sur le risque, sur sa gestion nuancée et sur la responsabilisation. Comment reconnaître les risques auxquels se heurtent au quotidien les partenaires bénéficiaires dans leur lutte pour mettre en œuvre des changements transformateurs ? Quels risques ressortiraient si ce travail n’était pas subventionné ? Si, dans le secteur corporatif, la prise de risque est perçue comme nécessaire et de plus, est souvent récompensée, alors pourquoi les organismes de financement ne feraient-ils pas preuve d’audace ?

Il est donc essentiel que les groupes et les mouvements locaux appuient les prises de décision du Fonds Égalité. Grâce aux apports des communautés, le Fonds Égalité se trouve beaucoup mieux préparé pour ses programmes d’octroi de subventions que s’il ne comptait que sur sa perspective de pays du Nord.

  1. Partager avec intégrité les leçons apprises comme organisme subventionnaire, c’est encourager un dialogue honnête et transformateur.  

Au Fonds Égalité, nous avons appris à miser sur le progrès et non sur la perfection. En fait, le processus participatif permet non seulement de prendre des décisions sur le financement, mais également de vivre l’expérience de la transformation de la pratique du pouvoir. Il n’y a aucun doute : les organismes de financement peuvent et doivent inclure les communautés dans leur processus décisionnel. Cette approche est loin d’être facile et nécessite la création d’un espace qui permette d’essayer, d’échouer, d’apprendre et de réinventer. 

Cela n’aura pas toujours été facile. Mais, ici au Fonds Égalité, nous avons avancé, de façon intègre, en participant à une écoute active avec toutes ces personnes qui nous ont conseillés, avec nos communautés, et entre nous. Et nous reconnaissons qu’il reste du chemin à faire… ensemble. Au bout du compte, impliquer la communauté dans le processus décisionnel relève de la responsabilisation, de la transparence et de l’intégrité face à qui nous sommes. Et c’est une façon de faire qui perdurera.   

Merci à Wariri Muhungi, Remie Abi-Farrage, Marine-Celeste Kiromera, Sue Snider, Beth Woroniuk, Jess Tomlin, Katy Love, et Ruby Johnson qui ont participé à ces réflexions. 

 

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